« Aux Comores, nous avons besoin de créer davantage d’espaces où l’on lit, où l’on écrit »
Par Faïza Soulé Youssouf, publié le 19 août 2026 dans Al-Watwan. Texte intégral archivé ici à des fins de conservation ; lire l’article original sur Al-Watwan.
Cette première édition a été l’occasion de distinguer, notamment, Mohamed Toihiri pour sa contribution pionnière au roman comorien.
Un festival de littérature en terre comorienne est à saluer. Le tenir loin de Moroni est une prouesse. Présenté par le sociologue Msa Ali Djamal, c’est le pari, tenu, du « Festival littéraire de Chezani », qui a eu lieu les vendredi et samedi derniers dans la capitale du Mbwankuu.
Y ont fait le déplacement, entre autres, Mohamed Toihiri – qui a signé, en 1985, le premier roman en langue française écrit par un Comorien, l’écrivaine Loulou Saïd Issilam, le poète Mab Elhad, l’auteur Abdou Djohar et d’autres encore. Le thème retenu pour cette première édition était « le je et le nous dans le roman et la poésie ».
« Un espace où on débat »
L’événement s’est tenu vendredi et samedi derniers dans un bangwe, une place publique. Il y eut bien évidemment quelques discours. Celui du directeur du festival, Salim Youssouf. Il dira : « ce festival n’est pas seulement une manifestation culturelle. Il est avant tout un projet de société ». Et de poursuivre : « aux Comores, nous avons besoin de créer davantage d’espaces où l’on lit, où l’on écrit, où l’on débat, où l’on réfléchit, où l’on transmet les savoirs. Nous avons besoin d’encourager la créativité, l’esprit critique et l’amour de la connaissance ».
« Aux Comores, nous avons besoin de créer davantage d’espaces où l’on lit, où l’on écrit, où l’on débat, où l’on réfléchit, où l’on transmet les savoirs. »
— Salim Youssouf, directeur du FestivalUn autre a pris la parole. Amir Aboubacar, pour ne pas le nommer. Il dira, en langue nationale, sa fierté que le festival ait lieu alors qu’il est le président de l’Association Uoni, lui, le fils de Ndrude, une localité située à quelques kilomètres de Chezani. « Les mots, on écrit avec les mots. Ceux-ci peuvent réparer ou détruire », a-t-il déclamé. « À nos jeunes, privilégiez la guerre de salive. Le mot doit servir à débattre, à séduire, à courtiser. Il faut cesser avec la violence », a-t-il recommandé ayant, sans doute en tête, les épisodes particulièrement violents et douloureux qui ont émaillé cette région.
Vivats du public, distinctions…
Le mot comme « catharsis ». Zamzam Elhad, slameuse de talent, a présenté Tsandza au public. L’autrice et des personnes dans l’assistance ont écrasé une larme ou deux. « Ce recueil date de dix ans. Pour certains, ce sont des écrits alors que pour moi c’était une renaissance », a cru devoir expliciter la jeune femme. Le ministre de l’Éducation, Bacar Mvoulana, avait fait le déplacement. Il a formulé ce vœu : « peut-être qu’un jour, certains d’entre vous prendront une plume, un ordinateur ou tout simplement un cahier pour raconter une histoire, exprimer une idée ou transmettre une voix ».
Car, a-t-il ajouté, « c’est ainsi que naît une littérature : lorsqu’une génération reçoit des histoires, les comprend, les transforme et décide à son tour d’en transmettre de nouvelles ».
« C’est ainsi que naît une littérature : lorsqu’une génération reçoit des histoires, les comprend, les transforme et décide à son tour d’en transmettre de nouvelles. »
Des danseurs ont par ailleurs performé lors de cet événement. « Recevoir ne signifie pas répéter ! », s’est écrié un performeur. « Nous avons nos questions, nos mots, nos colères », ont scandé, tour à tour, les membres de la troupe. Et de répéter tous en chœur : « Shezani, Shezani ! », sous les vivats du public.
Le Festival littéraire de Chezani a aussi été l’occasion de distinguer cinq lauréats, « cinq figures de la littérature et de la transmission culturelle comorienne ». Il s’agit de Mohamed Toihiri, distingué pour sa contribution pionnière au roman comorien. Zamzam Elhad a été primée dans la catégorie « Poésie émergente », Mlamali Abdallah l’a été dans celle du « Roman émergent ». Boudouri Mohamed a reçu une distinction pour son travail autour du roman historique, « Tumpa, le destin d’une légende ». Et enfin, à titre posthume, Tahir ben Al-Sayed Nasir, honoré pour sa « contribution à la littérature orale, à la poésie et à la transmission ».
« S’inscrire dans la durée »
Mais que serait un événement de cette nature sans sa petite polémique ? La présence de la notabilité dans le festival, une notabilité vêtue de ses habits d’apparat, n’est pas passée inaperçue pour certains observateurs. « Comment peut-on, d’un côté, faire de la littérature un espace de réflexion sur les hiérarchies sociales, les privilèges et les inégalités et, de l’autre, reproduire, au sein même d’un événement littéraire, les codes sociaux que cette littérature contribue à interroger ? », a questionné l’écrivain et essayiste très actif sur les réseaux sociaux, Mladjao Abdoul Anlym.
Celui-ci a pris le soin de saluer l’initiative avant d’émettre sa critique : « réunir un nombre important de Comoriens autour de l’art et plus particulièrement de la littérature est une démarche suffisamment rare pour être soulignée. Un bravo sincère, accompagné de tous mes encouragements pour que cette belle initiative puisse se poursuivre et s’inscrire dans la durée ». Pour l’auteure de ces lignes, rendez-vous est déjà pris pour la prochaine édition. En espérant que, d’ici là, des jeunes et des moins jeunes de la région et au-delà écriront des livres qui y seront présentés. Pour une littérature comorienne toujours plus foisonnante.
Festival littéraire de Chezani : une réussite !
Deux jours durant, les 14 et 15 août 2026, Chezani s’est donnée à voir autrement. Masiwa Komori salue une ville qui ne s’est pas contentée d’assister à un spectacle : elle s’est réappropriée l’événement et son propre patrimoine, portée par une mobilisation massive de ses habitants.
« C’est un succès, une réussite. »
— Salim Youssouf, directeur du festivalMohamed Toihir, une œuvre au centre des regards
Une large place a été réservée à l’écrivain franco-comorien Mohamed Toihir, dont le parcours d’enseignant, de journaliste et de diplomate a été retracé aux côtés de son premier roman, paru en 1985 et distingué l’année suivante par le prix des Mascareignes. Dans son discours d’ouverture, le président du festival Ali Abdou Mdahoma y a vu l’un des jalons fondateurs de la littérature comorienne contemporaine.
La littérature peut-elle changer nos vies ?
Modérée par la journaliste Faïza Soulé Youssouf, une table ronde a réuni Mohamed Toihir, Loulou Saïd Issilamou, Bindjad Ismaël et Abdoulatuf Bacar autour de cette question. Les échanges ont mis en avant la capacité des romans à faire voyager, à nourrir l’empathie envers des vies éloignées de la nôtre, et à offrir aux réalités comoriennes un contrepoint aux regards extérieurs qui les réduisent parfois à des clichés.
Danse et nouvelle voix littéraire
Deux séquences ont particulièrement marqué le public : la prestation des danseuses et danseurs de l’association de Sereheni, portée par une chorégraphie tout en fluidité, et la prise de parole de Loulou Saïd Issilamou. Journaliste de formation, elle y a présenté son premier roman, Le Ventre de l’exil, consacré à des souffrances féminines encore trop souvent tues dans la société comorienne.
Découvrir les cinq lauréats et le jury de cette première édition.
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